Ciné-critiques

titres des films critiqués par Françoise Favretto :

. MAKALA

. THARLO

. CITOYEN D’HONNEUR

. LUMIÈRE !

MALAKA, Emmanuel Gras, 1h36, 2017.

On a décidément rendez-vous avec les films lents en ce début 2018. Documentaire éminemment travaille, Makala c’est un jeune congolais qui pour nourrir sa famille, coupe un gros arbre, le transforme en charbon de bois et s’en va à 50 km de là le vendre en l’empilant dans un chargement invraisemblable sur son vélo. C’est tout. La caméra le suit et le spectateur amené dans l’épaisseur du temps. Bien sûr le film n’est pas en temps le même que l’histoire et le trajet mais il en donne judicieusement l’impression. C’est long d’être seul à faire tout cela, c’est long de couper un gros arbre à la hache, c’est interminable de pousser un vélo chargé d’autant de kilos et comment acheter les tôles qui feront une maison quand une seule tôle vaut 5 fois plus que ses énormes sac de charbon. Là encore, les visages ne sourient pas beaucoup, les masques s’installent, c’est plus fort que tout. Les bruits de la ville sont intenses et Dieu à toutes les portes  sous forme de prédicateurs, faute de moyens de survivre…La circulation sur la piste donne une idée de l’enfer bruyant  et poussiéreux (brouillard de poussières) des grandes artères du pays.. vu le 21.01.18

THARLO, LE BERGER THIBÉTAIN – Pema Tseden, Thibet, 2h, 2018 (adapté d’une nouvelle du réalisateur)

En noir et blanc, tout en noirs brillants ou pas (veste en cuir ou fond de grotte..), ce film détone complètement avec l’ensemble des sorties actuelles.
Peu de moyen, mais fait avec l’aide de la Chine… il tourne autour de deux personnages : un berger naïf et une jeune coiffeuse qui veut l’arnaquer.

Et donc autour de l’idée que la société pervertit l’homme bon et pu (Rousseau) mais que la femme des villes pervertit l’homme des bois (poncif)

Les plans très longs obligent  parfois le spectateur à se trouver comme dans une salle d’exposition de photos, notamment lors de la séance de coiffage. A part les mains de la jeune fille, rien de bouge.
Le mouvement est souvent créé par des vapeurs, celles des bouilloires (il n’ y a pas d’eau courante, toute l’eau est chauffée manuellement), des courants d’air, des projecteurs  (dessins tournevolants projetés sur les murs d’un Karaoké), celle des feux, des pétards contre les loups, des brumes…

Peu de musique. Les sons infimes sont révélés : mouchettes, bruits de rue, radio, animaux de la nuit, troupeaux de brebis (une symphonie presque finale les montre s’en allant dans une vallée avec des sons retravaillés, des échos, clochettes, etc…

Un monde simple où les protagonistes, paradoxalement jouent la face glacée. Peu de sourire. Tout ce qui bouge, c’est hors d’eux.
Un film poétique où l’essentiel n’est pas le synopsis mais comment sont traitées les images, le son, la lumière. Personnes insensibles mais forces légères de l’environnement.

La situation n’arrive pas à être pathétique quoique peu enviable.

A voir par les esthètes, par qui n’aime pas l’action.   écrit le 14/01/2018

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CITOYEN D’HONNEUR

CITOYEN D’HONNEUR  Réalisé par Mariano Cohn, Gaston Duprat – Argentine, 1h57 – Comédie, 2017

Jean me dit « J’ai failli sortir », et Marielle « on a été malmenés, j’ai mal là » (Elle montre le tour de sa ceinture). J’ai pour ma part résisté et intellectualisé, prenant le parti de marcher dans les pas du personnage qui malgré les mauvais traitements, tient le coup et tente d’expliquer…

On a pourtant commencé par rire tous les 3. Rires dans les silences et dans les décalages où est jeté d’emblée « Daniel » revenant au village après 40 ans d’absence et pas mal de romans inspirés de son lieu de naissance, le tout donnant un prix Nobel dont la remise ridicule donnait le ton du début.

Que le film se situe en Argentine n’indique pas de spécificité notoire, tout spectateur à qui est arrivé ce retour en arrière peut s’identifier… Et ceux qui seraient tentés, d’être vaccinés à la fin…

Je ne saurais trop conseiller aux écrivains et aux artistes d’aller voir CITOYEN D’HONNEUR pour en sortir forts d’une certitude rassurante : ils ne peuvent avoir connu pire.

Les réalisateurs montrent les habitants du pays du retour comme de pauvres imbéciles : maire démagogue et opportuniste (l’inévitable discours-lieux communs), médecin haineux, chasseurs ivrognes et bagarreurs, maris hypocrites, handicapé mental manipulé, femme soumise…

Le « héros » prend dès le début, le risque majeur d’y aller seul, sans protection aucune, et se retrouve autant célébré (de façon grotesque) que vilipendé. Sans cesse sous le jugement des autres, il tente de se défendre sur le mode discursif, calme et pédagogique mais ça ne prend pas du tout. La question de l’intellectuel face à cette horde a quelque chose de terrible, et reflète la société actuelle : nous sommes démunis contre tant de bêtise et de préjugés, Flaubert en avait fait l’œuvre de sa vie, par sa collection d’idées reçues glanées au fil du temps. (Il avait d’ailleurs remarqué ça tout jeune, observant la convention des propos d’une voisine qui visitait sa mère, et il l’avait noté).

Dans le film, nous sommes dans le terrible sentiment d’incompréhension et de superficialité où plonge le moindre créateur dès qu’il rencontre l’Autre, celui dont la vanité (autre sujet du film) est telle qu’il ne se voit pas comme un idiot. Qui ne connaît ce genre d’individu imbu de sa personne et sans discernement, dominant sur un petit territoire de la planète ?

C’est aussi un film sur la réalité et la fiction, grand sujet de tout écrivain et les réalisateurs en jouent aussi, nous entraînant dans les douleurs réelles mais aussi les fantasmes de « Daniel  Mantovani »…Le scénario tant à mettre en miroir cette problématique et l’on entendra une phrase baudriardienne : « le réel n’existe pas »…

L’acteur Oscar Martinez a tout à fait senti le rôle, car il est rare de voir représenter au cinéma aussi parfaitement un écrivain. J’ai souvent éprouvé un malaise devant des jeux peu ajustés ou bien quand l’écrivain devient un prétexte et que la perception de son monde intérieur est approximative…

Oscar Martinez n’a pas le visage de l’auteur (souvent parisien) typique, il est au contraire bon, voire bonace, accueillant aux autres, et il endosse même le rôle d’un pédagogue et parfois moralisateur, quitte à se renier après réflexion.

Il a d’ailleurs obtenu le prix du meilleur acteur à Venise en 2016.

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LUMIÈRE ! L’aventure commence par Thierry Frémaux et Auguste Lumière. Film documentaire, 2016.
108 films « vues animées » de moins d’une minute (le temps d’une pellicule de 17 mètres) ont été choisis, restaurés et commentés, datant de la fin du 19°siècle.  C’est un festival inépuisable de créations, rangées en 11 parties dont l’usine, le comique, le théâtre, Longchamp, la famille, la ville de Lyon, le travail, plusieurs scènes de pêche, un aller-retour d’un petit bateau qui ne peut partir à cause des grosses vagues… tout est délicieux, réaliste et prenant. La rapidité des mouvements dûs aux techniques encore précaires du début du cinéma accentue le côté amusant de toutes les scènes et même de la sortie des usines quand un chien rapidement traverse.
Cependant, la justification des commentaires se pose :
Ils insistent surtout sur la mise en scène, comme si Lumière avait voulu absolument tout. Ils sont surabondants, durent le temps de chaque film et ne donnent pas au spectateur l’occasion de se sensibiliser directement aux images. Ils dirigent le regard, se veulent didactiques et analytiques mais on a quand même le temps de voir qu’ils se trompent. Non  ! il n’y a pas un seul personnage qui regarde la caméra mais deux à la fin d’une séquence. Non! la scène du travail sur le port n’est pas importante là où on nous le dit mais bien aussi sur les deux matelots inactifs immobiles contre ou sur un étonnant tas de sacs (pleins à craquer sans doute de céréales). Ils crèvent l’écran au milieu et sont à peine signalés.

L’envahissement de ces propos qui orientent les interprétations bloque le spectateur, d’autant que les films sont muets au départ…la voix off réactualise trop. Nous ne sommes pas dans une école de cinéma mais dans une salle. On rêve de le revoir sans le son, d’autant que dans la salle où je l’ai vu, il était trop fort et crevait aussi les oreilles…

Je conseille d’amener un casque avec une musique d’époque, piano pour films muets par exemple. Car la musique de Camille St-Sens reste en outre un mauvais choix, l’orchestre philharmonique ne se prête pas à ce genre de scènes, il est trop majestueux, les violons franchement incongrus…

Et donc ce choix, oui, en oblitérant tous les sons…dans les conditions premières d’écoute.

Le gros plan (le seul) de la petite fille qui nourrit un chat est innovant, touchant et beau. La ville de Lyon, ses calèches, tramways… un témoignage sur la ville.  Le film à l’envers permet la déconstruction/reconstruction d’un bout de mur paraît fait par un vidéaste d’aujourdh’ui… Une accumulation de femmes à chapeaux, longues robes, tailles ceintrées, tissus moirés, d’enfants à rubans, m’a séduite et l’on n’en finit pas d’admirer la photographie, les noirs, ces blancs brillants qui illuminent la pellicule…ça bouge beaucoup bien sûr, puisque les images se succèdent très vite, on a l’impression d’un foisonnement, d’une vie trépidante. Il n’y a pas de paysages, de nature, la caméra se pose devant le monde en action et n’a plus qu’à le filmer. Rien de zen donc, ça excite l’esprit…

critique de  FRANÇOISE FAVRETTO 16.04.2017

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