Poésie persane : un article de la Nelle Quinzaine Littéraire

VISAGES

DE LA POÉSIE PERSANE

par Sophie Ehrsam

 Iraj Valipour qui a abondamment écrit sur la poésie iranienne dans la revue L’Intranquille (voir Q.L. n°1074), livre ici ce qu’il appelle une « romanthologie ». Quel est cet objet insolite ? Un assortiment de perles (même les irrégulières sont belles).

 IRAJ VALIPOUR  ZABOURÉ ZANE

Femmes postmodernes d’Iran en 150 poèmes (1963-2013)

Atelier de l’Agneau, coll. « Transfert », 240 p.

 « ZABOURÉ ZANE » précise la préface, cela veut dire « Psaumes de femmes ». Il est question de poésie féminine aujourd’hui dans un pays qui ne plaisante pas avec la religion : l’Iran. Tout commence comme une anthologie : deux poétesses sont présentées et les poèmes choisis brièvement commentés. Au chapitre II pointe la péripétie romanesque : le texte qui précède a été mis en ligne et commenté par une certaine « Avaz ». Pour autant, l’auteur persiste et signe : analyse des motifs (religieux et autres) de la poésie féminine iranienne contemporaine, mise en regard d’autres productions poétiques, américaines notamment. Il détaille le principe de la forme du ghazal, cousin du quatrain persan popularisé par Scott Fitzgerald via Omar Khayyam. Le ghazal est devenu « postmoderne » en Iran, certains l’assimilent à de la poésie philosophique.

Note de l’éditrice : « Iraj Valipour, gagné par le démon de la communication en ligne, posta un second texte sur le blog d’un collègue qui avait bien voulu l’héberger. » Deux autres poétesses, l’anthologie continue, non sans une analyse détaillée aux références multiples : après Whitman, Kierkegaard. Poésie et philosophie. La réaction ne se fait pas attendre : une certaine « Gita » écrit au « Professeur Valipour » et lui fait parvenir en PDF d’autres textes… des « lettres persanes » à l’ère du numérique ! Avaz, amie de Gita, intervient dans l’échange. Iraj Valipour invite alors ses deux anciennes élèves à une soirée autour de Beckett, et le rendez-vous à trois devient hebdomadaire, avec pour objet (toujours) les poétesses iraniennes contemporaines. On mentionne bien quelques poèmes écrits par certains de leurs compatriotes masculins, mais sans grand enthousiasme.

Les rendez-vous changent de lieux mais l’objet reste le même, riche de réflexions entrecroisées sur la littérature, la religion et la traduction ; des « récréations » viennent interrompre la trame narrative. Avaz et Gita interviennent avec éclat dans un salon littéraire parisien, Valipour les accueille à leur retour à Téhéran, où le chauffeur de taxi lui-même se montre connaisseur en ghazals… Le taxi, espace clos, permet une forme d’intimité (certes pas toujours choisie) et d’anonymat rare en Iran – témoin la récente mise en scène d’une pièce de théâtre, Unpermitted Whispers (« chuchotements défendus », spectacle-performance créé par Azadeh Ganjeh), dans un taxi en marche dont le chauffeur lui-même est un personnage, fût-il mineur.

 

Ce livre n’est donc pas seulement une anthologie, c’est aussi une réflexion sur la poésie, la langue, les femmes, et une lecture divertissante née d’une plume facétieuse autant que précise. Le jeu des références a de quoi séduire et crée une discrète unité, aboutissement d’un livre « reçu en pièces détachées » (dixit l’éditrice dans sa postface). Aucun des trois protagonistes n’a le dernier mot ; Avaz (« le son ») et Gita (« le chant ») ne sont-elles que des figures allégoriques invitant le professeur traducteur à ne pas s’en tenir à l’intertextualité, aux références, mais à rendre (tâche nécessaire et impossible) la musicalité et le rythme dans le texte français ? Non, car elles s’interrogent aussi sur l’identité et les choix des femmes psalmistes, sur l’héritage des textes sacrés communs à différentes cultures souligné par Valipour. Lui-même reste dans le doute (malgré des traductions qui ont le mérite de respirer la poésie) : « À la relecture, mes traductions du persan me paraissent aussi vaines et prétentieuses que les Septante. Le non-sens de la douleur intime m’échappera à jamais. Je veux dire de manière intime. Il y va de ma fonction d’homme. Je peux juste reproduire un faible écho de ces psaumes. » Le dernier mot est laissé aux femmes, pas toutes iraniennes d’ailleurs.

 

En somme, un livre qui marie, comme toute bonne traduction, la quête du sens à celle du son ; un livre à la fois sérieux et léger, que l’on quitte par un index déguisé en vestiaire (ultime connivence théâtrale) plein de noms de femmes majoritairement iraniennes et d’hommes majoritairement occidentaux. Tradition et modernité, Orient et Occident, littéralisme et littérarisme, sacré et profane, masculin et féminin, autant de catégories à distinguer pour mieux les dépasser, l’ouvrage lui-même restant assez inclassable.

 

EXTRAIT

 

 

À la toute fin du poème choisi, nous buttions

lamentablement sur le sens à accorder à une expression aussi

énigmatique que « l’esprit de Gengis ». D’ordinaire, quand Gengis

Khân est évoqué dans notre littérature, il y va d’une page si noire de

notre histoire qu’il est dépeint en tourmenteur. Tout conquérant

bâtissant son empire sur des têtes coupées s’appelle Gengis. Une

première lecture de ce poème de Shimâ Shâhsavârân nous avait

invités à tenir pour un tel barbare, le mari qu’elle y dénonçait pour sa

violence conjugale. Mais c’était faire violence au texte. Cette épithète

dépréciatrice, « l’esprit de Gengis », s’appliquait à l’héroïne, fille

croquée pourtant avec les mêmes traits fins qu’une miniature. Gita eut

beau jongler avec toute son introspection féminine, elle ne nous

convainquit pas en avançant que si la belle fût plaquée par son mari,

elle le devait à un esprit aussi teigneux que Gengis.

– Bonne autocritique des femmes, mais le poème pèche à la

fin, fit le garçon de café en s’avançant vers nous. Et de proposer ses

services, autrement qu’en consommations :

– N’avez-vous jamais entendu parler de l’école de Behzad, le

célèbre miniaturiste de la cour timouride ? Tous les personnages qu’il a

peints avec un art consommé du portrait y ont gardé de Gengis, leur

ancêtre, l’œil en amande et une taille de cyprès. Sans doute, votre

héroïne a-t-elle un physique s’apparentant à cette facture, d’où sa

métaphore pour se décrire dans « l’esprit de Gengis » ou, pour mieux

dire, « à la mode asiatique ».

Eurêka, nous commandons trois thés pour la peine, et

revenons sur notre traduction :

J’ai le visage ainsi que d’une miniature

Telle est pour moi la vie de femme et basta

Avec la finesse des traits de sa main

Mon destin d’un seul trait fut tracé et basta

Ce n’est pas un poème bel et bien peinture

Où se cache quelque chose sous les figures

Création ainsi faite qu’elle suggère

En son corps une pointe sensible et basta

L’homme épris de mon profil de miniature

Son cœur d’un coup se détourna de ma facture

L’implorant du regard je suis tombée à terre

Il s’enfuit sans mot dire en froid et basta

Las de mes traits peints à la mode de l’Asie

Le prince charmant de son cœur m’avait banni

Puis biffé de nos papiers d’identité

Mon nom dès lors qui le déshonorait basta

LA NOUVELLE QUINZAINE LITTÉRAIRE , N°1108 (1-15 juillet 2014)

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